Pourquoi la grève nous dérange
Si on refuse aux employés de la STM de désorganiser notre monde, qui n’aura plus le droit de négocier demain?
Il était une fois l’histoire du monde ordinaire qui essayait de vaquer à ses occupations tout à fait ordinaires dans le froid, la pluie et la neige d’un novembre montréalais, alors que la Société de transport de Montréal (STM) était en grève.
Or, la grève dérangeait. Tout à fait logique, me direz-vous. C’est ça le principe d’une grève, comme moyen de pression. La pression émane de son caractère dérangeant.
Sauf que cette grève-ci se passe en 2025. Et en 2025, le monde ordinaire de Montréal est particulièrement pris à la gorge. Il y a une crise du logement. Du monde à la rue. Des loyers qui explosent. Des jeunes qui restent chez leurs parents ad vitam æternam, faute de moyens. Et des propriétaires qui ont acheté en comptant sur des taux d’intérêt qui ne sont pas restés aussi faibles aussi longtemps qu’ils l’auraient cru, et qui se sont depuis étouffés avec leurs ambitions d’ascension sociale. House rich, cash poor, comme dit la devise officieuse du néolibéralisme avancé.
Il y a aussi du monde ordinaire qui travaille à temps plein, mais qui doit avoir recours, une fois de temps en temps, aux banques alimentaires. Le coût de l’épicerie a explosé. Le coût de la vie, de manière générale, s’est emballé. On nous dit que les salaires, tranquillement pas vite, commencent à suivre. Pour ça, il faut que lesdits salaires soient renégociés dans les conventions collectives. Parfois, il y a des grèves. Des grèves qui dérangent.
Sauf que quand le monde ordinaire est déjà à ce point pris à la gorge, une grève expose nécessairement notre capacité à nous faire déranger. Notre résilience collective. Nos bas de laine en cas d’imprévu. En cette fin d’année, bien des bas semblent en piètre état.
Pour les horaires atypiques, les rendez-vous médicaux, les aléas de la vie ordinaire hors des heures de pointe, le monde ordinaire doit parfois avoir recours aux taxis. Sauf que les taxis ne sont plus des taxis, ou très peu. Ils se font plus rares que jadis. Ce sont maintenant surtout des Uber. Et quand bien du monde ordinaire demande des Uber en même temps parce qu’il y a une grève, les prix montent.
C’est ça aussi, la vie sous le néolibéralisme avancé. Bien des pères de famille, qui avaient mis leurs économies dans leurs permis de taxi comme d’autres s’achètent une maison, ont vu leur valeur nette fondre comme neige alors que leur retraite approchait, quand Québec a autorisé Uber. Si on se demande ce qui est arrivé avec cette affaire, la Cour supérieure du Québec a ordonné au gouvernement, en juin 2024, de verser 219 millions de dollars de compensations aux ex-propriétaires de permis de taxi —, mais Québec a porté le jugement en appel. L’audience est prévue ce 25 novembre. Est-il donc permis pour l’État d’appauvrir, par voie réglementaire, toute une population constituée principalement d’hommes immigrants arrivés au Québec dans des conditions précaires ? À suivre.
Mais revenons à la grève. Le monde ordinaire a de la difficulté à se payer des Uber, dont les tarifs peuvent tripler.
Que fait-on, à Québec ? Offrir des fonds pour pallier le sous-financement chronique de la STM, qui touche le niveau de service que la société peut offrir à la population sans hausser ses tarifs ou lancer ses employés… en dessous de l’autobus ? Nenni.
Réaliser que si le monde ordinaire a si peu de capacité à absorber le dérangement d’une grève, c’est qu’il faudrait de ce pas agir sérieusement pour résorber la crise du logement ? S’en prendre au coût de la vie ? Hausser le salaire minimum ? Lutter contre la pauvreté ? Non point.
À Québec, on est plus original. Si une proportion inquiétante du monde ordinaire ne peut pas absorber le dérangement d’une grève, ce serait la faute… des syndicats ! La grève de la STM, et le dérangement qu’elle occasionne, serait le moment idéal pour accélérer la mise en place de mesures législatives visant à limiter les moyens de pression dont disposent les syndicats pour négocier de meilleurs salaires au monde ordinaire désormais trop pris à la gorge pour absorber les effets d’une grève d’autres travailleurs. Vous le voyez, le serpent qui se mord la queue ?
La « loi 14 », dont le ministre du Travail, Jean Boulet, veut accélérer l’entrée en vigueur, donne au gouvernement des outils pour limiter le droit de grève et les autres moyens de pression dont disposent les travailleurs « pour éviter que ne soit affectée de manière disproportionnée la sécurité sociale, économique ou environnementale de la population, notamment celle des personnes en situation de vulnérabilité ». Si le texte vous semble vague, c’est qu’il l’est. Et c’est là le même cercle vicieux : plus le monde ordinaire est rendu vulnérable par son incapacité à se négocier des salaires décents, plus le monde ordinaire est considéré comme trop vulnérable pour que le gouvernement laisse les travailleurs du monde ordinaire faire la grève.